« En Lituanie, l’Ambassadeur aura tout apprécié sauf les Cepelinai ». [lt]

Agne Klimciauskaité, journaliste pour Vilniaus diena et rédactrice en chef du supplément hebdomadaire TV Diena, a rencontré le jeudi 6 octobre 2011 l’ambassadeur de France à Vilnius François Laumonier.

Un pays de lacs et de forêts, une histoire tenant du miracle, une architecture magnifique, une hospitalité touchante, la solidarité et la créativité, tels sont les souvenirs de la Lituanie que François Laumonier, Ambassadeur de France, emporte avec lui au terme de sa mission.

François Laumonier : un diplomate est un oiseau migrateur, mais il lui arrive de tomber amoureux de l’endroit où il se pose. Lorsqu’on arrive dans un pays inconnu, il faut l’apprivoiser et se laisser apprivoiser par lui. Et la Lituanie m’a vraiment apprivoisé.

Agné Klimciauskaité : quel pays avez-vous découvert il y a trois ans de cela ? Qu’aviez-vous en tête en arrivant dans cette région que l’on appelle parfois, en plaisantant, la région oubliée de Dieu ?

F.L.  : je suis arrivé en Lituanie le 26 Septembre 2008. J’étais très heureux d’être nommé ambassadeur en Lituanie, un pays dont je ne connaissais rien. Mon opinion est qu’en partant dans un pays inconnu, il ne faut pas avoir d’idées préconçues sur celui-ci ou sur sa société. Il faut apprendre à le connaitre à son arrivée.

Qu’avons-nous, ma femme et moi-même, découvert à la descente de l’avion ? Un pays de lacs et de forêts. Nous avons réalisé que de nombreuses découvertes nous attendaient. Durant trois ans, avec ma femme, nous avons fait plusieurs voyages à travers la Lituanie et nous avons découvert un très beau pays. Nous avons beaucoup apprécié cette expérience.

Nous avons passé notre premier Nouvel An en Lituanie à Nida. Le temps était très mauvais, il neigeait, il y avait du vent… Nous y étions quasiment seuls. Mais, même s’il fallait se tenir l’un l’autre contre le vent, Nida et sa nature sauvage étaient d’une particulière beauté. Ce furent des moments merveilleux. Bien sûr, nous avons ensuite découvert Nida sous le soleil.

Malheureusement, le temps passe trop vite. Nous quittons Vilnius et la Lituanie avec une profonde tristesse, que ce soit en raison de ses paysages extraordinaires ou de l’attachement que nous avons pour les personnes et nos amis. Je peux honnêtement vous dire que ces trois années en Lituanie ont été heureuses et réussies.

A.K. : un cliché vivace à l’étranger est que la Lituanie est un pays où l’on trouve de belles femmes, de la bonne bière et un basket de bon niveau. Quelle Lituanie va rester dans votre mémoire ? A quoi ressemblent la Lituanie et les Lituaniens aux yeux d’un étranger qui y a passé trois ans, sans la connaitre auparavant ?

F.L. : mes trois clichés sont les suivants : les Lituaniens sont des gens d’un grand potentiel créatif, un peuple capable de s’adapter aux difficultés, et des personnes touchantes par leur hospitalité.

J’ai été touché au cœur par la créativité culturelle lituanienne. Ma femme et moi sommes amateurs d’opéra et nous avons rapidement découvert à Vilnius des endroits pour en écouter. Nous avons été agréablement surpris d’apprendre que l’on peut écouter dans votre pays de très belles œuvres. Nous avons assisté à plusieurs concerts et nous avons remarqué que de nombreuses œuvres de compositeurs lituaniens contemporains étaient incluses dans leurs programmes. Les Lituaniens apprécient Brahms, Tchaïkovski mais également les œuvres de compositeurs contemporains. Le plus étonnant est que souvent les auteurs de ses œuvres sont dans la salle et obtiennent, à la fin du concert, l’ovation du public. Je pourrais donc définir l’aptitude à s’exprimer par l’art et la musique comme une particularité lituanienne.

Notre arrivée en Lituanie à coïncidé avec le début de la crise économique. La durée de ma mission a correspondu à une période de lutte contre cette crise, mais mon départ est accompagné d’un espoir d’en sortir. Nous avons alors pu observer de près et prendre la mesure d’une autre caractéristique lituanienne : la capacité de s’adapter aux difficultés et d’accepter la réalité. Ce n’est pas facile lorsque les salaires diminuent et que les garanties sociales faiblissent. En Europe, beaucoup de personnes ne parviennent pas à s’adapter aux nouvelles et difficiles réalités sociales. Nous avons pu observer à quel point sont fortes la solidarité lituanienne et l’assistance mutuelle au sein de la population pour faire face aux difficultés. Par exemple, l’aide que les gens peuvent espérer de leur famille vivant à la campagne est frappante. La solidarité lituanienne est telle qu’il n’est pas sûr qu’elle existe encore ailleurs en Europe occidentale.

La troisième caractéristique des Lituaniens est leur hospitalité. Même si, au premier abord, ce sont des gens froids qui ne se lancent dans une amitié qu’après quelques temps d’observation mutuelle et qui n’échangent pas avec le premier venu, lorsque l’on réussit à nouer un contact, on réalise que ce sont des gens très chaleureux. Nous avons été très chaleureusement accueillis dans plusieurs familles lituaniennes et nous en avons été très touchés.

A.K. : qu’est-ce qui vous a déçu ou choqué en Lituanie ?

F.L. : au titre des déceptions, peut être un temps gris et hivernal relativement long… (Rires)

Il y a évidemment des différences de mentalités entre la Lituanie et l’Europe occidentale mais cela est normal. Mais je n’ai pas ressenti de déceptions ou de chocs. Vos mentalités sont assez marquées par les valeurs catholiques.

Je souhaiterais, avec mes collègues, que des progrès émergent en matière de lutte contre l’antisémitisme, contre la discrimination fondée sur le sexe, la race, l’orientation sexuelle ... et contre la xénophobie. Je pense que la Lituanie est sur la bonne voie.
Je dois avouer que je ne suis pas vraiment amateur des Cepelinai — ce plat est trop riche pour moi — mais j’adore la soupe froide de betteraves avec des pommes de terre chaudes — je pourrais en manger tous les jours !

A.K. : selon vous, qu’est-ce que les Français pourraient apprendre des Lituaniens ?

F.L. : une capacité à faire face aux difficultés et à s’y adapter. J’ai parfois demandé aux Lituaniens comment ils avaient pu accepter la baisse de leurs salaires et la dégradation de leurs conditions de travail et leur réponse était « Vous savez, cela pourrait être pire ». Cela pourrait être une bonne leçon pour les français.

Pour le reste, nous ne pouvons pas nous comparer au niveau du basket lituanien, même si ce championnat n’a pas porté tous les fruits attendus pour la Lituanie. Pour autant, les espoirs lituaniens pour les Jeux Olympiques de Londres restent importants. L’équipe de France de basket était très satisfaite de l’accueil qui lui a été réservé en Lituanie. L’hospitalité et la capacité de faire se sentir à l’aise ses invités sont à ranger au titre des qualités lituaniennes

A.K. : qu’avez-vous visité en Lituanie, pour votre propre plaisir et non au titre de votre mission ?

F.L. : j’ai découvert le Delta du Niémen, qui est une merveilleuse réserve naturelle, et de nombreux lacs. Pour aller marcher le long des lacs, il ne faut pas nécessairement aller très loin de Vilnius. C’est une merveilleuse chance dont nous avons pu profiter.
Nous avons également eu le bonheur de vivre dans une résidence de Turniškės, où nous nous sommes sentis comme à la campagne, au plus près de la nature, d’autant plus que le fleuve Neris coulait tout près. Parfois le weekend, nous profitions seulement de ce calme sans sortir de chez nous.

A.K. : que conseilleriez-vous aux Français de visiter à Vilnius ?

F.L. : tout d’abord, je pourrais leur dire qu’il vaut la peine de venir à Vilnius pour son impressionnante architecture. Ici on peut voir réunies des églises baroques et gothiques, et toute la beauté de la ville se révèle ainsi de jour comme de nuit.

M. Fillon (Premier ministre français) récemment en déplacement en Lituanie, a souhaité se promener à pied dans Vilnius, alors que cela n’était pas inclus dans le programme officiel de sa visite. Nous nous sommes rendus à la place de l’ancien Hôtel de Ville, puis je l’ai accompagné jusqu’à la Porte de l’Aurore. La Porte était illuminée et cela était simplement splendide. Les impressions que nous avons alors éprouvées sont inoubliables car uniques.

Enfin, le paysage de la colline de Gediminas — où l’on peut d’un côté observer l’ensemble des églises, la verdure et les parterres de fleurs et de l’autre, l’architecture contemporaine de la ville — peut être qualifié de véritable œuvre d’art.

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(Photo : Visvaldas Morkevicius)

A.K. : l’image que vous dépeignez de la Lituanie semble idyllique. Cependant les presque 500000 Lituaniens qui ont quitté le pays n’adhèrent pas à cette vision. Pourquoi selon vous ? Est-il réaliste de leur redonner cet espoir ?

F.L. : la question de l’émigration me préoccupe également. C’est l’un des sujets les plus sensibles en Lituanie. Le Gouvernement lituanien est confronté à un défi de taille. Je pense qu’à la fin de la crise, les gens seront moins séduits par la possibilité de s’installer à l’étranger. Le fait que des étudiants partis à l’étranger oublient parfois de retourner dans leur pays d’origine n’est pas un phénomène spécifique à la Lituanie. A l’heure de la mondialisation, il est tout à fait normal d’aller se perfectionner en France, au Canada, ou au Royaume-Uni mais il est également nécessaire de revenir pour reconstruire son pays et l’aider à aller de l’avant — il reste encore beaucoup de choses à faire en Lituanie tant dans les arts, l’industrie, les services que dans d’autres domaines.

Avec du recul, je pense qu’à l’avenir, les gens ne quitteront plus leur pays que temporairement, pour étudier, se perfectionner ou s’ouvrir de nouveaux horizons et inversement des étrangers viendront en Lituanie dans le même but. La coopération internationale est très utile, dans tous les sens.

A.K. : que répondez-vous aux Lituaniens qui déclarent leur désamour à leur patrie, ne cache pas leur déception et menacent de partir de Lituanie pour ne plus y revenir ?

F.L. : je ne pense pas que cela soit vrai, que ce soient des paroles sincères. Selon moi, les Lituaniens se sentent très proche de leur pays, qu’ils résident ici ou à l’étranger. Peut-être que les personnes qui s’expriment ainsi sont simplement déçues et souhaiteraient que leur pays se développe plus vite, soit plus ouvert, mais je suis persuadé que le sentiment patriotique est profondément ancré dans l’esprit des Lituaniens. L’émigration d’une jeunesse, soi-disant en colère et déçue par la Lituanie, est un phénomène temporaire.

A.K. : qu’il ya-t-il d’inédit en Lituanie selon vous ?

F.L. : parfois, je pense qu’un pays comme la Lituanie est un miracle de l’Histoire. Combien de fois, au cours des XIXème et XXème siècles, a-t-on tenté de faire disparaitre la Lituanie et de nier son existence ? Vous avez été occupés, effacés de la carte mais aujourd’hui la Lituanie est vivante, prospère et est assise à la même table que les autres pays européens avec lesquels elle discute de sa situation et de ses intérêts. C’est quelque chose d’extraordinaire. Et tout cela a été possible grâce au caractère particulier des Lituaniens, dont ils peuvent être fiers.
C’est un vrai miracle qu’un pays, qui avait disparu, ait ressuscité et soit devenu un membre de l’Union européenne, un allié au sein de l’OTAN et coopère avec les organisations internationales. C’est une bénédiction que les Lituaniens ne doivent qu’à eux-mêmes. S’ils se trouvaient certains Lituaniens pour ne pas être fiers de l’être, ils feraient une erreur.

A.K. : retournerez-vous à nouveau en Lituanie ?

F.L. : certainement. Je retourne toujours dans les pays dans lesquels j’ai pu travailler. Nous reviendrons voir nos amis et connaissances, et pour nous remettre en mémoire ces paysages que nous avons tant aimés. Il est regrettable que les temps heureux passent toujours trop vite.

Le message d’adieux est disponible ici.

Dernière modification : 29/07/2014

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